D’un mot bienveillant détourner la colère

Traduction de Beryl Marjolin du texte A kind word turneth away wrath du maître d’Aikido Terry Dobson, publié dans l’ouvrage Aikido and the new warrior de Morihei Ueshiba, édité par Richard Strozzi Heckler

A une petite station endormie, les portes s’ouvrirent et la torpeur de l’après-midi fut secouée par un homme hurlant à pleins poumons. Une odeur choquante, pestilentielle emplit l’air. L’homme entra en trébuchant dans notre voiture. C’était grand bonhomme, un ouvrier japonais saoul et extrêmement sale. Ses vêtements étaient raides de vomi, ses cheveux encroutés de crasse. Ses yeux étaient rouges de sang et son visage bouffi de haine et de rage. Hurlant des mots inintelligibles, il se tourna en titubant vers la première personne qu’il vit, une femme tenant un bébé. Il la toucha à peine mais elle partit en vrille pour atterrir sur les genoux d’un couple plus âgé. Miraculeusement, le bébé n’eut rien. Le couple sauta sur ses pieds et partit vers l’autre bout de la voiture. L’ouvrier donna un coup de pied en direction de la grand-mère. « VIEILLE PUTE, hurla-t-il, JE VAIS TE BOTTER LES FESSES. » Il rata son coup et la vieille femme se réfugia promptement hors de sa portée. Hors de lui, l’ivrogne attrapa le poteau métallique au milieu de la voiture et tenta de l’arracher. Je vis que sa main était coupée et saignait. Le train continuait sa course, les passagers blancs de peur. Je me levai.

 J’étais encore jeune à l’époque, et plutôt en forme. Et j’avais pratiqué l’aïkido allègrement huit heures par jour au cours des trois dernières années. J’étais complètement absorbé par l’aïkido, je n’en avais jamais assez. J’aimais particulièrement les entrainement les plus physiques. Je croyais que j’étais un dur. L’ennui, c’est que mes talents n’avaient jamais été mis à l’épreuve au cours d’un vrai combat. On nous interdisait strictement d’utiliser les techniques d’aïkido en public, à moins que la protection d’autres personnes ne l’exige. Notre maître, le fondateur de l’Aïkido, nous enseignait tous les matins que l’aïkido était non-violent. « L’aïkido, répétaient-il à l’envi, est l’art de la réconciliation. L’utiliser pour satisfaire son ego, pour dominer l’autre, c’est trahir profondément sa pratique. Notre mission est de résoudre les conflits, pas de les créer. » Je l’écoutais bien sûr, et alla même jusqu’à traverser la rue plusieurs fois pour éviter des groupes de punks qui trainaient dans la rue et auraient pu me fournir une belle occasion de tester mes talents. Dans mes rêves éveillés cependant, je rêvais que m’échoie une situation dans laquelle je pourrais défendre l’innocent en donnant une raclée au coupable. Et cela m’était maintenant donné. J’étais ravi. « Mes prières ont été entendues. » pensais-je, comme je sautais sur mes pieds. Cet ignoble individu est saoul, méchant et violent. Il menace l’ordre public et va blesser quelqu’un si je ne l’en empêche pas. La nécessité est réelle, le feu est vert d’un point de vue éthique.

Me voyant debout, l’ivrogne m’inspecta de son regard trouble : « HA ! » grogna-t-il, UN CRETIN D’ETRANGER CHEVELU VEUT UNE LECON D’EDUCATION JAPONAISE ! » Je feignais la nonchalance, me tenant à la poignée, apparemment hors d’équilibre.

 Je lui jetai un regard insolent de profond mépris qui brûla son cerveau imbibé comme un charbon ardent sur du sable mouillé. J’allais écrabouiller ce veau. Il était grand et méchant mais j’étais entraîné et parfaitement sobre. « TU VEUX UNE LECON, TROU DU CUL ? » beugla-t-il. Sans rien dire, je le regardai froidement puis retroussai les lèvres et lui envoyai un baiser. Il s’apprêta à se ruer sur moi. Il n’allait rien comprendre.

 Une demi-seconde avant qu’il ne bouge, quelqu’un cria, « HEY ! » C’était fort, à vous crever les tympans quasiment, mais je me souviens qu’il y avait quelque chose de joyeux et chantant dans ce cri – comme si avec un ami vous aviez cherché intensément quelque chose et il venait de tomber dessus.

 Je me tournais vers ma droite. L’ivrogne vers sa gauche. Nous regardâmes ce petit vieillard. Il devait avoir pas loin de 80 ans, ce minuscule gentleman, immaculé dans son kimono et son hakama. Il ne me jeta pas un regard mais s’inclina d’un air satisfait devant l’ouvrier, comme s’il avait un secret de la plus haute importance à partager. « Venez, » dit le vieil homme, invitant l’ivrogne. « Venez me parler. » Il fit un léger signe de la main et le grand bonhomme suivit, comme tiré par un fil. L’ivrogne était perplexe mais encore belliqueux. Il se planta devant le vieil homme, agressivement dressé au-dessus de lui. « PUTAIN DE VIEUX SCHNOCK, QU’EST-CE QUE TU VEUX ? » rugit-il au-dessus du vacarme des roues. L’ivrogne me tournait maintenant le dos. Je regardai ses coudes, pliés comme s’il était prêt à frapper. S’ils bougeaient ne serait-ce que d’un millimètre, je lui tomberais dessus.

 Le vieil homme continuait de s’incliner devant l’ouvrier. Il n’y avait chez lui aucune trace de peur ou de ressentiment. « Qu’est-ce que tu as bu ? » demanda-t-il avec légèreté, ses yeux brillants d’intérêt.

J’AI BU DU SAKE, DIEU MAUDISSE TES VIEUX YEUX EMBRUMES, » déclara l’ouvrier très fort, « ET EN QUOI EST-CE QUE CA TE REGARDE ? »

 « Oh, c’est formidable, » dit le vieil homme avec satisfaction, « vraiment merveilleux ! Voyez-vous, j’adore le saké. Tous les soirs, ma femme et moi (elle a 76 ans, vous savez), nous chauffons une petite bouteille de saké et nous sortons nous asseoir sur le vieux banc qu’un étudiant de mon grand-père a fabriqué pour lui. Nous regardons le soir s’écouler et regardons comment va notre kaki. Mon arrière-grand-père a planté cet arbre, vous savez, et nous nous demandons s’il va se remettre des gelées de l’hiver dernier. Les kakis ne supportent pas bien les gelées, voyez-vous, cela dit le nôtre s’en est plutôt mieux sorti que ce que je craignais, surtout quand on pense que le sol n’est quand même pas terrible. Quoiqu’il en soit, nous sortons avec notre petite bouteille de saké et profitons du soir près de notre arbre. Même quand il pleut ! » Il s’inclina devant l’ouvrier, les yeux brillants, heureux de partager cette merveilleuse information.

 Comme il luttait pour suivre les méandres de la conversation du vieil homme, le visage de l’ivrogne commença à s’adoucir. Ses poings se desserrèrent lentement. « Ouais, dit-il lorsque le vieil homme eut fini, moi aussi j’adore le saké… » sa voix s’évanouit.

 « Oui, dit le vieil homme en souriant, et je suis sûr que vous avez une femme merveilleuse. »

 « Non, » répondit l’ouvrier en hochant tristement la tête, « j’ai pas de femme. » Il pencha la tête et se balança silencieusement avec le mouvement du train. ET soudain, avec une surprenante douceur, le gros homme se mit à sangloter. « J’ai pas de femme, » gémit-il en rythme, « j’ai pas de maison, j’ai pas de vêtements, j’ai pas d’outils, j’ai pas d’argent, et maintenant, j’ai pas d’endroit où dormir. J’ai tellement honte. » Les larmes roulaient sur les joues du gros homme, un spasme de pur désespoir secouait son corps. Au-dessus du porte-bagage, une publicité en quadrichromie vantait les bienfaits de la vie de luxe en banlieue. L’ironie était presqu’insupportable.

 Et tout-à-coup, j’eus honte. Je me sentis plus sale dans mes vêtements propres et ma vertu à la « sauvons-le-monde-pour-la-démocratie » que l’ouvrier ne le serait jamais.

 « Aïe, aïe, aïe, » dit le vieil homme avec compassion, son air de satisfaction inchangé, « ça, c’est dur effectivement. Pourquoi ne pas vous asseoir et me raconter ? »

 Le train arriva à mon arrêt. Le quai était bourré à craquer et la foule se précipita dans la voiture dès que les portes s’ouvrirent. Manœuvrant pour sortir, je tournais la tête pour un dernier regard à la scène. L’ouvrier était affalé sur le siège, la tête sur les genoux du vieil homme. Le vieil homme le regardait avec bienveillance, un mélange béat de satisfaction et de compassion dans les yeux, une main caressant doucement les cheveux dégoûtants.

 Comme le train repartait, je m’assis sur un banc pour tenter de revivre mon expérience. Je vis que ce que je m’apprêtais à accomplir avec des os et des muscles avait été accompli avec un sourire et quelques mots gentils. Je reconnus que j’avais assisté à une démonstration d’aïkido dans la vie réelle et que l’essence en était la réconciliation, comme l’avait dit mon maître. Je me sentis stupide et répugnant. Je sus que je devrais pratiquer dans un esprit tout différent. Et qu’il se passerait longtemps avant que je puisse parler savamment d’aïkido ou de résolution de conflit.

 

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