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Une journée avec Jon Kabat-Zinn

Jon Kabat-Zinn était à Paris la semaine dernière et j’ai eu la chance de passer presqu’une journée avec lui : une journée très spéciale, vraiment. Je vous la raconte ici, sans oublier sa conférence aux Folies Bergère. 

Attention : ce récit ne se veut pas un compte-rendu exhaustif mais plutôt un tableau impressionniste, fruit de ce qui m’a émue au fil de la journée.

 

2015-04-29 17.25.49

J’avais déjà croisé Jon Kabat-Zinn : nous avions brièvement échangé comme il animait avec son épouse Myla un atelier sur le thème « Etre parent en pleine conscience » en 2010, à l’occasion de la traduction en français de leur ouvrage A chaque jour ses prodiges. J’ai retrouvé mercredi dernier un homme chaleureux, bienveillant, avide de rencontrer son public, mais également sans compromis quant à l’intégrité nécessaire à la préservation de la pratique de pleine conscience.

La pleine conscience incarnée

Comme il l’a dit lui-même au cours de sa conférence : « La pleine conscience est un sujet tellement sérieux que nous ne pouvons en parler trop sérieusement… sérieusement ! » Tout au long de cette journée, Kabat-Zinn a donc montré un subtil mélange d’ouverture, de chaleur, d’affabilité, d’humour… et de grande rigueur.

Une poignée de main et tout est dit

Il a cette façon merveilleuse, pour se présenter, de dire avec un grand sourire : « Bonjour, je suis Jon… nous sommes-nous déjà rencontrés ? »  Pour moi, cette simple phrase est une belle illustration de la pratique de pleine conscience :

  • Il reconnait qu’il rencontre beaucoup de monde et ne saurait se souvenir de chacun
  • Il ne se confond pas en excuses, il le reconnait, tout simplement
  • Ce faisant, il prend soin de son interlocuteur qui peut-être espère être reconnu
  • Cela met tout le monde à l’aise et la conversation peut s’amorcer, que vous l’ayez déjà rencontré ou non.

Place à la créativité… en toute intégrité

Au cours d’un déjeuner avec le Conseil d’Administration de l’Association pour le Développement de la Mindfulness (ADM), nous avons évoqué la mission de l’ADM en matière de promotion de la pratique de pleine conscience et son rôle crucial dans la préservation d’un enseignement sérieux et intègre de cette pratique.

Puis 80 instructeurs MBSR et MBCT ont pu participer à un après-midi d’échanges autour du travail délicat qu’est la transmission de la pratique de pleine conscience. Un moment précieux où Jon Kabat-Zinn a beaucoup insisté sur le fait que la préservation de l’authenticité de la pratique était entre nos mains d’instructeurs. Il a par exemple exprimé sans détour ses réserves quant à « l’hybridation » de la pleine conscience avec, par exemple, la psychologie positive :
Jon Kabat-Zinn : – Je pense que mélanger les deux approches est une très mauvaise idée. La psychologie positive consiste à induire des émotions positives en lieu et place de nos émotions négatives, c’est-à-dire à altérer ce qui est déjà là… La mindfulness consiste au contraire à reconnaître ce qui est là et à faire toute la place pour ce qui se manifeste… négatif ou positif. Mélanger les deux, c’est forcément dénaturer la pratique de pleine conscience. Ce qui ne remet pas en cause la valeur de la psychologie positive en tant que telle : nombreux sont ceux qui témoignent des bienfaits de cette approche, mais pour moi elle n’est pas compatible avec la pratique de pleine conscience.

Dans le même temps, comme nous évoquions la nécessité d’adapter parfois le protocole MBSR aux cadres dans lesquels nous intervenions, et notamment à celui des entreprises, c’est avec enthousiasme qu’il nous a encouragés à la créativité  : « Je ne considère pas qu’il soit mon rôle, aujourd’hui, de créer un programme pour l’entreprise. Pour moi, c’est à vous maintenant d’y porter la pratique, fût-ce dans un format adapté à ce contexte particulier… Ne l’appelez pas « MBSR », c’est tout. »

Une conférence archi-comble

Le soir, Jon Kabat-Zinn a donné une conférence sur le thème « Le pouvoir de transformation de la méditation de pleine conscience »1700 personnes se sont pressées aux Folies Bergère (« of all places! », comme on dit en anglais : parmi toutes les salles parisiennes, il a fallut que ce soit les Folies Bergère :-)) pour écouter sa vision d’une pratique dont on entend beaucoup parler… dont on entend même tellement parler qu’on ne sait plus très bien de quoi on parle ! « C’est le problème : on en parle tellement que la pleine conscience devient un concept… c’est un comble ! »

Le contact humain avant tout

L’entrée du public dans la salle a pris un certain temps, Vigipirate oblige. Curieux de rencontrer son public, Jon Kabat-Zinn est arrivé dans la salle bien avant que tout le monde ne soit installé pour une séance d’embrassades et poignées de main. « Bonjour, je suis Jon… have we met before? ».

Puis est venu le moment pour lui et sa traductrice, Geneviève Hamelet, présidente de l’ADM, de prendre place sur la scène pour commencer. Ca n’a pas été une mince affaire ! Les premiers rangs du second balcon ne les voyant pas, il a fallu envisager de reculer sur la scène… et donc de s’éloigner du public. Il l’a fait à la fois de bon coeur… et à contrecoeur : ou comment trouver le juste équilibre pour être vu de toute la salle tout en restant proche ? Finalement installé, il a pu commencer… lorsque la régie a baissé les lumières dans la salle. « Mais je veux voir les gens, moi ! Est-il possible de rallumer, s’il-vous-plait… Merci, c’est tellement mieux comme ça ! »

Kabat-Zinn parle assez bien le français et s’y est essayé à maintes reprises au cours de sa conférence. Et pour tous les autres moment, il y avait Geneviève Hamelet : j’en profite pour saluer ici la performance de Geneviève qui a su traduire avec justesse et sans délai ces propos subtils et d’une grande profondeur. Bravo ! La traduction a par ailleurs donné à toute la conférence un rythme singulier…

Descendre en soi au rythme d’un galet dans l’eau

C’est par une phrase de Pascal, citée en français et gardée ensuite comme fil conducteur de sa conférence, que Kabat-Zinn a ouvert son propos : « Tous le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ».

Puis il a guidé une méditation en proposant à chacun dans l’assistance de revenir sur les raisons qui l’avaient conduit au Folies Bergère ce soir-là : « Prenez un moment, fermez les yeux si vous le souhaitez, et laissez cette question se poser à vous, encore et encore : qu’est-ce qui m’a amené ici ce soir ? Voyez ce qui émerge au fur et à mesure que la question se déploie… Imaginez que vous avez dans la main un galet, et visualisez un puits… le plus beau puits que vous puissiez imaginez…  approchez-vous de ce puits…et laissez tomber le galet dedans… il descend, descend dans le puits… « Qu’est-ce qui m’a amené ici ce soir ? » Avec le « splash » du galet dans l’eau jaillit la première réponse à cette question … puis il s’enfonce doucement et comme vous visualisez sa descente, peut-être que d’autres réponses émergent… écoutez… qu’est-ce qui vous a amené ici ce soir? »

Kabat-Zinn a relaté l’expérience du poète et philosophe Henri David Thoreau qui a passé deux ans dans une cabane construite de ses mains au bord de l’étang de Walden, dans le Massachusetts aux Etats-Unis. Au cours de ces deux années, Thoreau a mené la vie la plus spartiate possible, trouvant ses ressources dans la nature environnante et passant le plus clair de son temps au plus près de cette nature : il regardait l’étang par la porte ouverte de sa cabane ou bien s’y immergeait jusqu’au nez pour regarder la vie des insectes à la surface… Il dira de cette expérience, relatée dans son ouvrage Walden : « Je suis allé dans la nature parce que je souhaitais vivre délibérément, faire face seulement aux faits les plus essentiels de la vie, voir si je ne pouvais pas apprendre ce qu’elle avait à enseigner et ne pas découvrir, au moment de mourir, que je n’avais pas vécu. »

« Je », le temps n’existent plus… seule reste l’expérience

Kabat-Zinn a raconté une étude scientifique publiée en 2007 qui évoque la mise en évidence de deux modes différents de référence à soi-même : le mode « narratif » et le mode « expérientiel ». En quelques mots, des scientifiques ont fait passer un IRM fonctionnel du cerveau à deux groupes de personnes en les invitant, lorsqu’ils étaient dans l’IRM, à « ne rien faire ». Pour chacun des groupes, ils ont fait les mesures deux fois, l’un des groupes ayant, entre les deux IRM, suivi un protocole MBSR. Les premières mesures montrent pour tout le monde une activité très importante de la partie antérieure du cerveau. La seconde série de mesures montre la même chose pour le groupe témoin, alors que pour le groupe ayant suivi le procole MBSR, l’activité semble se « déplacer » sur le côté gauche du cerveau. Qu’est-ce qui change ? Le mode « par défaut » du cerveau, c’est-à-dire ce que « fait » le cerveau lorsque nous ne faisons rien. En l’absence de tout entraînement attentionnel comme la méditation de pleine conscience, notre mode par défaut est un mode narratif : nous nous référons à nous-mêmes en nous racontant des « histoires-dont-nous-sommes-le-héros-ou-l’héroïne », des histoires tissées dans le temps où il est question de « je », de « moi » et du « mien »… Après 8 semaines d’entraînement à la méditation de pleine conscience, le mode par défaut change et devient un mode expérientiel : nous nous référons à nous-mêmes en vivant l’expérience telle qu’elle se déploie, moment après moment. « Je » n’existe pas, le temps ne s’écoule pas, il y a seulement l’expérience de chaque instant. 

Et lorsque « je » n’existe plus, notre appréhension du monde change du tout au tout. Kabat-Zinn a évoqué le scan corporel, pratique essentielle du protocole MBSR qui consiste à porter son attention successivement dans les différentes parties de corps pour en ressentir pleinement les sensations… « Une pratique qui paraît simple mais s’avère souvent très difficile, tant notre propre corps nous est étranger. Et savez-vous quelle posture on adopte pour le scan corporel ? Celle-ci (il s’allonge au sol sur le dos, bras le long du corps). En yoga, on appelle ça la posture du cadavre… et ce n’est pas un hasard : chaque scan corporel est une opportunité de mourir à soi-même pour repartir tout neuf ! » 

C’est de notre humanité qu’il s’agit

Il a raconté avoir participé à une conférence aux Pays-Bas quelques jours plus tôt et s’être vu présenté, non sans consternation, comme « l’inventeur de la mindfulness ». « Je vous en prie ! » a-t-il dit, les yeux au ciel, les doigts en pistolet sur la tempe. « Je n’ai rien inventé du tout : cela existe depuis plus de deux mille ans ! » Et de poursuivre en notant que l’on associe en général la pratique de pleine conscience au bouddhisme mais qu’avant tout, cette pratique relève du fait d’être humain. « Tout le monde pense que je suis bouddhiste mais pas du tout… D’ailleurs, si vous prenez le « premier bouddha », Siddharta Gautama, qui a passé 40 ans de sa vie à transmettre ce qu’on appelle aujourd’hui les enseignements bouddhistes, il n’était pas bouddhiste, lui ! »

Où le bonhomme affable devient maître zen

Lorsque Jon Kabat-Zinn a donné la parole au public pour des questions, une jeune femme a pris le micro : « Quand on commence à pratiquer la méditation, les premiers pas ne sont pas très agréables. Comment faire pour maintenir la motivation ? Je ne sais pas comment aider mes participants… comment les mettre sur leur lancée… »
Jon Kabat-Zinn : – « Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris : vous parlez de vous-même dans votre pratique ou bien de vos participants à des groupe de mindfulness ? »
La jeune femme : – « Non, de mes participants, j’anime des groupes de mindfulness…  »
Jon Kabat-Zinn : – « Alors… je vais dire quelque chose qui peut-être ne sera pas agréable à entendre… je vais tenter de le formuler avec toute la compassion possible… Vous ne devriez pas animer de groupe de mindfulness. Et quand je dis ça, ce n’est pas une condamnation mais au contraire un encouragement. Un encouragement à explorer plus avant, à aller plus loin dans votre pratique. Vous ne pouvez enseigner qu’à partir de votre expérience : si vous n’avez pas vous-même la réponse à cette question, alors vous n’êtes pas prête.

La première gêne passée (je me mets à la place de cette femme : c’est effectivement pénible à entendre !), c’est la reconnaissance et le respect qui ont pris le dessus : merci. Merci, M. Kabat-Zinn, de ne pas tourner autour du pot, merci d’incarner à la fois le courage, la rigueur et la bienveillance qui sont les piliers de la pratique de pleine conscience.

la Grande-Bretagne, nation en pleine conscience

Une femme a enchaîné : – « J’étais la semaine dernière à votre conférence de Bruxelles et vous avez évoqué ce qui se passe en Grande Bretagne. Pourriez-vous y revenir pour nous ce soir ? »
Jon Kabat-Zinn : – « (riant) Ah je vois… vous m’avez suivi depuis Bruxelles ! OK, alors allons-y… » 

Une « Initiative Mindfulness » a vu le jour en Grande Bretagne avec la proposition d’un programme en huit semaines aux parlementaires britanniques. A ce jour, 90 parlementaires ont suivi ce programme.

Un Groupe Parlementaire Tous-Partis sur la Mindfulness a été créé pour étudier, avec l’aide de scientifiques, de méditants et de responsables politiques, comment intégrer la pratique de pleine conscience dans les services et institutions britanniques. Cette étude porte en premier lieu sur les domaines de l’enseignement, de la santé, du travail, et du secteur pénitentiaire.

Les conclusions de cette initiative seront livrées en juin prochain, sous le titre « Mindful Nation UK ». Un rapport intermédiaire a déjà été publié : vous le trouverez ici.

Le nom de « Mindful Nation » est emprunté au sénateur américain Tim Ryan qui, élu dans l’Ohio, prône l’introduction de la pratique de pleine conscience dans les différentes instances de la société américaine et a publié son livre A Mindful Nation juste avant de se présenter pour être réélu… Comme le dit Kabat-Zinn : « Dans un état qui change régulièrement de bord comme l’Ohio, il fallait un certain courage pour faire ça… et il a été ré-élu ! »

La France se réveille tard ? La faute à Descartes !

Un homme poursuit : – « Comment expliquez-vous que la mindfulness soit aussi peu présente dans les hôpitaux français, alors que les hôpitaux anglo-saxons notamment l’utilisent énormément ? Et surtout, que recommanderiez-vous pour faire bouger les choses ? »
Jon Kabat-Zinn (en riant) : – « Alors… j’ai beaucoup parlé de Pascal ce soir… je ne vous ai pas parlé de Descartes ! La France est un pays où le rationalisme cartésien est très fort et ça, je crois que c’est indiscutablement un frein au déploiement de pratiques comme la pleine conscience. »
L’homme : – « Mais que recommandez-vous pour faire avancer les choses ? Vous comprenez (sa voix se voile, l’émotion est palpable dans la salle), j’ai moi-même eu la chance de bénéficier d’un programme comme j’étais à l’hôpital… et ça a changé ma vie… je ne sais pas comment j’aurais fait sans ce programme… mais l’initiative a été arrêtée depuis. Alors que c’est tellement important ! »
Jon Kabat-Zinn : – « Vous savez, j’ai passé l’après-midi d’aujourd’hui avec des instructeurs MBSR et MBCT et c’est un sujet qui a été abordé : apparemment ça bouge et il existe plusieurs initiatives pour faire entrer la pleine conscience à l’hôpital… A mon sens,  la France est un pays particulier et oui, elle a parfois du retard sur certains sujets, mais lorsqu’elle elle s’y met finalement, elle rattrape très vite ce retard. Et en matière de pleine conscience, je crois qu’elle est sur le point de basculer !

La « chambre » de Pascal, au bout du compte, c’est le monde !

La dernière question nous a été offerte par Hippolyte, tout jeune homme de 18 ans : « Vous arrive-t-il de vous promener dans la nature et de vous demander quel est le rôle de l’homme sur cette planète ?« 

Jon Kabat-Zinn :« Oh, je suis tellement, tellement content que vous ayez eu le micro pour cette dernière question ! Parce qu’effectivement, c’est une question essentielle… Et quand Pascal dit « en repos dans une chambre », la chambre n’est pas nécessairement petite… au bout du compte, c’est le monde tout entier bien sûr ! »

La pratique de pleine conscience est une voie de liberté et, par là-même, une voie de responsabilité. La responsabilité d’être au monde avec courage et intégrité, de vivre pleinement notre vie et de donner le meilleur de nous-mêmes, moment après moment.

Et comme je m’apprête à clore ce billet (le plus long de toute ma courte carrière de « blogueuse » !), je ne résiste pas à vous proposer d’écouter Rav Benchetrit : dans Le Présent il évoque avec humour et finesse l’importance de vivre le moment présent pour donner sa chance au héros qui sommeille en chacun de nous.

 

 

 

 

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